La sélection 2017-2018

La sélection 2017-2018

Débuts des romans 2016-2017


Ils peuvent être simplement lus en classe pour permettre aux élèves d'avoir un premier aperçu de chacun des livres.

Ils peuvent aussi être utilisés dans le cadre d'un travail sur les incipits de romans (Voir l'activité proposée dans la section: "étude des débuts de romans 2015-2016".





LITTÉRATURE  QUÉBÉCOISE


Fé M Fé, Amélie DUMOULIN, éditions Québec Amérique


J’ai souvent l’impression d’être venue au monde dans une sorte de cocon, fait avec des retailles de tissus, des bouts de laine, de l’amour, des plumes et des poils, de la poussière et beaucoup de chaos, dans un quartier de Montréal qui a longtemps été pour moi un royaume, le Mile-End. Il me semble que ma mère a toujours eu une aiguille et du fil attachés à son t-shirt ou enroulés dans ses cheveux, prête à coudre quelque chose. Mais chaque fois qu’elle me fabriquait une jolie petite robe, j’avais l’air d’un chou emballé, chaque fois qu’elle voulait m’enseigner l’art des aiguilles, quelqu’un était sérieusement blessé. Alors on m’a laissée pousser, à l’ombre des machines à coudre et des piles de coton, rayonne et polyester, en espérant qu’un jour je découvre ce que mon père appelle ma « vraie nature ».
C’est certain que mes parents devaient se croire vraiment hot de m’avoir appelée comme ça, Fé. Mais franchement, en tant que fille dodue et zéro gracieuse, j’ai pas toujours trouvé ça facile de vivre (depuis presque 15 ans) avec un nom qui fait penser, quand on l’entend, à une pitoune légère qui vole en pétant du brillant. Je sais pas…
En fait, aujourd’hui, si je cherche ce qui me définit vraiment, en ce moment, tout ce qui me vient en tête, c’est une équation simple mais non résolue:

FÉ  M  FÉ




Camille, Patrick ISABELLE, Éditions Leméac


Mathis n’avait jamais pédalé aussi vite ni avec autant de conviction. Mais Camille restait invisible. D’un bout à l’autre de l’île, il l’avait cherchée, sur toutes les plages, à tous les endroits où elle pouvait être. Pas la moindre trace de sa cousine. En temps normal, il ne se serait pas inquiété. Il la connaissait suffisamment désormais pour savoir qu’elle était forte, Camille. Mais il avait un mauvais pressentiment, une sensation étrange au creux de l’estomac. Elle ne serait pas disparue sans lui dire où elle allait. Il y avait quelque chose de plus, quelque chose qui lui soufflait de paniquer. Il ne savait pas encore quoi, mais ça sentait mauvais, tout cela.
Il laissa son vélo tomber devant la maison en espérant qu’en entrant dans la cuisine, elle serait là… qu’elle serait revenue. Il n’eut même pas le temps de faire deux pas que sa tante Caroline se précipita sur lui.
L’as-tu vue ? L’as-tu retrouvée ?
Elle le serrait tellement fort par les épaules qu’il crut perdre pied pendant un instant. C’est sa mère qui arriva derrière elle pour l’arracher à lui. Il n’arrivait pas à les regarder en face. La mine basse, il leur annonça qu’il ne l’avait vue nulle part. Caroline porta une main devant sa bouche avant que son visage se transforme, ses yeux ravagés par les larmes, la peur, le chagrin. Il avait déjà vu sa tante pleurer. Jamais comme ça.
Sa mère prit Caroline par les épaules et l’entraîna à l’intérieur de la maison, son corps tremblant sous les sanglots silencieux de celle-ci. Il regarda furtivement au loin, vers la mer. Camille, où est-ce que t’es ? Le ciel semblait s’assombrir. Comme si un orage approchait. Une tempête. Ça se sentait dans l’air.




Ma vie autour d'une tasse John Deere, Émilie RIVARD, éditions Bayard Canada


-Étienne Laporte est demandé au bureau du directeur. Étienne Laporte, au bureau du directeur. Merci ! crachote l'interphone.
Dans l’agora autour de moi, les conversations se sont à peine interrompues. Flavie et Renaud me font des têtes de « qu’est-ce t’as fait? », je leur réponds par une grimace de « je le sais bien pas ». C’est une de ces journées où on est bavards de la face, mes meilleurs amis et moi. Les grands yeux trop verts de Flavie me fixent avec intensité. Ils semblent hurler « bien vas-y ! » à la place de sa bouche de geisha. Elle déteste que je lui dise qu’elle a une bouche de geisha. D’ailleurs, pour le reste, la comparaison ne pourrait pas être pire. Si mon amie se classe facilement parmi les dix plus belles filles de l’école, ce n’est pas grâce à ses efforts surhumains d’architecture capillaire et de maquillage élaboré. Mais que voulez-vous, ses quatre pieds huit pouces, ses jeans plutôt masculins, ses t-shirts assez amples et sa queue de cheval courte parviennent à la rendre plus féminine que la plupart des « pitounes » au mascara épais et lèvres écarlates.
« Bouge ! » s’exclame la claque que Renaud m’assène derrière l’épaule. Il la voulait peut-être délicate, mais la délicatesse et le trop grand et bâti Renaud, ça fait deux.
Je sors finalement de mon immobilisme pour me diriger vers le bureau de monsieur Guilbert, le nouveau directeur depuis le retour des vacances des Fêtes, il y a deux semaines. La microsociété de l’école des Hêtres vit toujours dans l’inconnu: gérera-t-il son royaume en tyran ou en nounours ? En près de cinq ans, on a connu de tout, ici. Le dernier, monsieur Tardif, était surnommé « Dictatardif ». Maintenant qu’il est mort d’une crise cardiaque, la plupart d’entre nous se gardent une petite gêne.
C’est donc avec un soupçon d’inquiétude dans la démarche que je traverse l’allée centrale, en direction du secrétariat général. Je contourne les groupes d’élèves, en salue quelques-uns au passage.
Le directeur ne veut quand même pas me rencontrer parce que j’ai coulé mon examen de maths ! L’ajout subtil au graffiti dans les toilettes des gars près de l’aile B ne vaut pas non plus ce déplacement. Quand on dessine madame Bertrand, prof de maths de deuxième secondaire, c’est un crime d’oublier la moustache…




Mon frère n'est pas une asperge, Lyne VANIER, Éditions Pierre Tisseyre


Chapitre 2
Inutile de chercher le chapitre un. Il n'y en a pas. Il n'y aura pas non plus de chapitre quatre, six, huit. Ni neuf, ni dix, ni douze. Ni aucun chapitre qui ne soit pas un nombre premier. J'écris ce livre en collaboration avec mon frère Michaël et c'est une des conditions à ma participation. J'aime les nombres premiers. Au début, Michaël ne voulait rien savoir de cette exigence.
- Ce n'est qu'un caprice, Ludovic ! Et puis, c'est trop bizarre. Tu as déjà vu un auteur sérieux faire ça ?
Je n'ai pas répondu à cette question, pour trois raisons. Premièrement, il existe des milliers d'auteurs sérieux et même davantage. Je ne les connais pas tous. Comment savoir si l'un d'eux a déjà procédé de la sorte ? Deuxièmement, je ne vois pas de lien logique entre le sérieux d'un auteur et sa manière de numéroter des chapitres. Et troisièmement, je ne considère pas mon frère comme un auteur sérieux. Pas plus que moi. J'allais le dire à Michaël quand il a repris la parole. C'est impoli de poser une question à quelqu'un et de ne pas attendre sa réponse. Mais j'ai remarqué depuis longtemps que les gens ne sont pas toujours polis.
- Ça va donner des numéros de chapitre sans queue ni tête ! a poursuivi mon frère.
- Les numéros ne sont pas des animaux, Michaël, lui ai-je répondu rapidement, les chapitres non plus. C'est normal qu'ils n'aient pas de queue ni de tête. C'est toi qui es bizarre.
Mon frère a grimacé, a roulé ses yeux vers le plafond et la discussion s'est arrêtée là. Il fait souvent ça, rouler ses yeux vers le plafond, avec ou sans grimace selon l'occasion. Madame Claudine, la psychologue de l'école que je rencontre toutes les semaines depuis ma première année du primaire, m'a expliqué que cette expression signifie que mon interlocuteur est ennuyé par mes propos. Je me demande comment elle peut affirmer une telle chose. Je ne vois pas du tout le rapport entre regarder en l'air et être ennuyé. Moi, quand quelqu'un m'ennuie, je lui tourne le dos et je m'en vais, ou alors j'ouvre un livre et je commence à lire. Je l'ai expliqué à madame Claudine. Elle a ri.
- En tout cas, Ludovic, c'est sûr que ça a le mérite d'être clair !
Je n'ai pas saisi ce qu'il y avait de comique là-dedans. Je n'ai pas ri.




Gamer, tome 1: Nouveau port, Pierre-Yves VILLENEUVE, éditions Les Malins

Prologue
Je saisis mon katana.
À l’écran, la lame légèrement huilée reluit dans la lumière du crépuscule. Une lanière de cuir recouvre le manche de l’épée. C’est une arme redoutable. Silencieuse. Mortelle.
C’est une pièce rare, ce qui explique que je ne l’ai presque pas utilisée. De plus, je comptais la revendre, espérant en tirer un bon profit. Dommage. Parce qu’après ce soir, cette arme japonaise disparaîtra probablement de mon inventaire.
Pour minimiser les pertes, j’ai dépouillé Stargrrrl de tout son équipement, de sa veste de cuir, de son Colt Python 357, de son fusil de chasse calibre 12, de ses munitions et de ses vivres. Tout cela se trouve dans sa cache. Mon avatar n’a plus sur lui que son pantalon, ses bottes, un bandeau pour retenir ses longs cheveux, le katana, un pistolet Glock, deux grenades et une petite quantité de C4 qu’il fourre dans un sac.
Je suis en colère. Prête à exploser. J’ai l’impression que le grand Troll s’acharne sur moi, qu’il s’est extirpé des internets pour infecter ma vie et se rire de mon malheur.
Tantôt, papa est venu cogner à la porte de ma chambre pour voir si j’allais bien. Il n’a toujours pas compris que je sais. Pensait-il vraiment que je n’allais pas m’en rendre compte ? Je ne peux pas croire qu’il me mente ainsi.
J’ai ignoré ses questions. Je ne veux pas le voir. Et je ne veux surtout pas l’entendre, alors j’enfile mon casque d’écoute et monte le volume du jeu.
Avant de quitter la cache, je prends soin de bien la recouvrir de branches pour la camoufler. Le soleil n’est pas encore couché. Ses rayons dorés filtrant au travers des feuilles confèrent à ce monde apocalyptique un air de majesté.

L’endroit qui m’intéresse est situé à une bonne vingtaine de minutes de marche de l’endroit où se trouve présentement Stargrrrl. Il y a ce petit groupe de bandits qui rôde dans les parages depuis trop longtemps. Ils sont devenus une vraie nuisance. Il y a quelques jours, je suis tombée dans leurs griffes… presque. Ils m’ont volé les vivres que je venais de récolter. Ils étaient si nombreux que j’ai dû laisser tomber mon sac de provisions et prendre mes jambes à mon cou. Reprendre ce qui m’appartenait était trop risqué, cette fois-là. Mais j’ai pu les suivre. Et comme je l’avais prévu, ils m’ont menée jusqu’à leur planque, une vieille usine désaffectée près du port.
       Ils ne s'attendront pas à me voir.
       Ce n'est pas pour les vivres que j'y vais - j'ai déjà renfloué ma réserve. Ce que je veux, c'est semer la pagaille dans leurs rangs. C'est de l'action qu'il me faut. C'est sur eux que j'ai choisi de déverser ma frustration.
       Je me dirige vers la rivière. Vers leur repère.
       J'ai un plan. Mais c'est un aller simple. Surtout sans Sam à mes côtés.




LITTÉRATURE  ÉTRANGÈRE


Les petites reines, Clémentine BEAUVAIS, Éditions Sarbacane

Ça y est, les résultats sont tombés sur Facebook: je suis Boudin de Bronze.
Perplexité. Après deux ans à être élue Boudin d'Or, moi qui me croyais indéboulonnable, j'avais tort.
J'ai regardé qui a remporté le titre suprême. C'est une nouvelle, en seconde B; je ne la connais pas.  Elle s'appelle Astrid Blomvall. Elle a des cheveux blonds, beaucoup de boutons, elle louche tellement qu'une seule moitié de sa pupille gauche est visible, le reste se cache en permanence dans la paupière. On comprend tout à fait le choix du jury.
Le Boudin d'Argent a été décerné à une petite de cinquième, Hakima Idriss. C'est vrai qu'elle est bien laide aussi, avec sa moustache noire et son triple menton; on dirait un brochet.
Notre cher ami Malo a posté des commentaires sous les photos des dix-huit filles en lice. Il m'a rendu hommage:
"La compétition a été rude, mais Mireille Laplanche, quoi qu'il arrive, reste pour moi la reine absolue des Boudins. Ses grosses fesses gélatineuses, ses seins qui tombent, son menton en forme de patate et ses petits yeux de cochon resteront gravés dans nos mémoires pour l'éternité."
Il y avait déjà plein de J'aime (78).
J'ai ajouté le mien (79).
Ensuite, je suis descendue dans la salle à manger et j'ai annoncé à Maman:
- Je suis Boudin de Bronze, cette année !
- Ah. Et alors, il faut peut-être que je t'adresse mes félicitations ?
- Ben, je sais pas. T'aurais préféré que je garde mon titre de Boudin d'Or ?
- J'aurais préféré que tu ne sois pas du tout élue boudin, jamais.
- T'avais qu'à pas coucher avec un vieux mec tout moche, aussi.
- Ne dis pas de mal de ton père.
- Si ça se trouve, il serait fier de moi !
- Il ne serait pas fier.
- Je vais lui envoyer une lettre.
- Ne lui envoie pas de lettre.
- "Cher Papa chéri, en cette jolie fin d'année scolaire, ta fille adorée a été élue Boudin de Bronze du collège-lycée Marie-Darrieussecq de Bourg-en-Bresse. C'est une heureuse déception, car elle est habituellement Boudin d'Or."
- Mireille, tu m'agaces.
Maman regarde le plafond, et dit à la lampe Habitat:
- Les ados, je déteste.
Mon père est franco-allemand. Pour préserver son anonymat, surnommons-le Klaus Van Strudel. Professeur à la Sorbonne, à Paris, Klaus écrit des livres de philosophie. Il fut aussi le directeur de thèse de ma mère, et il l'a fort bien dirigée, apparemment, puisqu'elle s'est retrouvée enceinte de ma personne. Hélas, leur relation était vouée à rester clandestine ! Car Klaus était à l'époque - et il l'est d'ailleurs toujours- le mari d'une personne dotée d'un énorme potentiel. La preuve, cette personne est depuis deux ans Présidente de la République de notre beau pays la France. Nous l'appellerons  pour simplifier Barack Obamette.



L'Anneau de Claddagh, tome 1: SeamrogBéatrice NICODÈME, Éditions Gulf Stream

Prologue
Galway, 5 septembre 1828

- C'est pour cette nuit, annonça Morna.
- Je sais, j'ai tout préparé, répondit sa mère.
- Comment pourrais-tu le savoir ?
Ina Shannon haussa les épaules sans répondre. Cela avait toujours été ainsi, elle savait, c'était tout.
Longtemps avant que sa fille réapparaisse après des années de silence, elle avait eu la certitude qu'elle reviendrait un jour et qu'elle serait enceinte. Et lorsque Morna avait raconté qu'elle n'avait pas eu le temps de se marier, que le garçon était mort d'une pneumonie au début de sa grossesse, elle s'était abstenue de tout commentaire. De toute façon, Morna ne s'était jamais souciée de son opinion.
Ina ranima le feu et s'assura que la pièce était bien calfeutrée, car il ne fallait pas laisser entrer les mauvais esprits. Elle rassembla les linges qu'elle avait préparés en vue de ce moment. L'eau chantait dans le chaudron.
-Allonge-toi, ma fille. C'est bien, voilà... Laisse-moi glisser les coussins. Écarte bien les jambes. Si ça fait trop mal, tu n'as qu'à prier la Vierge Marie. Tout se passera bien, mon talisman te protège.
- Cet anneau, un talisman ? Il ne t'a pas beaucoup protégée, toi !
Avec son violon, son anneau de Claddagh était tout ce qu'Ina avait gardé du passé: deux mains enserrant un coeur ceint d'une couronne. Deux mains symboles d'amitié, un coeur symbole d'amour, la couronne symbole de loyauté. Il n'avait jamais quitté l'annulaire de sa main gauche, la couronne vers l'extrémité des doigts pour signifier que son coeur était uni pour toujours à celui de l'absent.
- J'ai connu le bonheur, répliqua-t-elle, même s'il a été de courte durée.
- Tant mieux pour toi. Moi, je n'ai connu que la tristesse.
- Ce n'est pas ma faute si ton père est mort avant même que tu sois sortie de mon ventre. Je n'ai pas mérité que tu te comportes comme si tu voulais me le faire payer.
Avec Morna, tout avait été difficile. Elle avait parlé plus tard que les autres enfants et avait attrapé toutes les maladies qui passaient. Elle courait dehors au plus fort de l'hiver sans se couvrir, s'empiffrait de pommes vertes ou au contraire refusait de s'alimenter, prenait un malin plaisir à chanter faux à la messe. Une fois placée chez les Carmichael, elle n'avait plus jamais donné de nouvelles. Jusqu'au jour où elle était revenue, enceinte, ne racontant à sa mère que le strict minimum.
Après quelques années à trimer comme une esclave chez les Carmichael, elle s'était enfuie et avait trouvé à se faire embaucher dans un pub de Westport. Mais on l'avait renvoyée au bout de quelques mois, soi-disant sans motif. Ina n'était pas dupe. Le mauvais caractère de Morna avait dû exaspérer son patron, et il l'avait mise dehors dès qu'elle avait eu le ventre gros.
Elle s'était alors rappelé qu'elle avait une mère. Ina l'avait recueillie, bien sûr. Quelles que fussent les circonstances, une naissance était toujours un miracle. Et puis l'enfant aurait besoin de sa grand-mère pour connaître la tendresse et découvrir la beauté du monde.
- Ce sera une fille, annonça-t-elle en soutenant la jeune femme dont le visage luisait de transpiration.
- Encore une pauvre victime, répliqua Morna avec son regard métallique des mauvais jours.
- Tu es injuste. La vie est ce qu'elle est, mais je t'ai toujours aimée et j'ai tout fait pour que tu reçoives la meilleure éducation possible. Seulement tu as toujours été amère et colérique.
- Et toi... Aahhhh !
La souffrance fit taire Morna.
- Comment vas-tu l'appeler ? interrogea Ina lorsque la douleur reflua.
Morna eut une grimace d'indifférence.
Plusieurs heures plus tard, quand elle vit poindre le petit crâne couvert d'un épais duvet noir, Ina la baptisa Keira.
Elle coupa le cordon. Le bébé poussa un cri strident, et aussitôt Ina l'emmaillota en lui parlant avec une douceur infinie. La mère, épuisée, les regardait toutes deux comme si elle se demandait ce que ces étranges créatures faisaient près de son lit. 
Pendant la nuit, Ina rêva qu'elle était malade. Elle se sentait si faible qu'elle ne pouvait bouger ses membres. Soudain, les claquements de sabots d'un cheval retentirent au dehors et, presque aussitôt, une vieille femme se trouva auprès d'Ina sans qu'elle ait entendu la porte s'ouvrir.
- Je sais comment te guérir, lui promit la femme. Il faut pratiquer une saignée, le sang en s'écoulant emportera la maladie.
Ina hésitait. La saignée n'allait-elle pas l'achever en lui retirant ses dernières forces ? Tandis qu'elle scrutait sa visiteuse pour tenter de la percer à jour, l'apparence de celle-ci se transforma. Ses yeux se mirent à rougeoyer comme des braises et un sourire effrayant déforma sa bouche. Puis la femme leva les mains vers sa tête, la démancha du cou et la tint devant elle contre son ventre, fixant Ina de son regard incandescent. Alors Ina sut qui elle était. Ce n'était pas une créature humaine, c'était un dullahan, une de ces fées malveillantes dont la venue sonnait l'heure de la mort.
Terrifiée, elle protesta qu'elle n'avait pas besoin de saignée, qu'elle se soignerait seule, mais le dullahan ne voulut rien entendre.
- Le sang est le prix à payer pour la vie du bébé.
Alors Ina se résigna. Sa vie n'était pas si précieuse, elle voulait bien la donner dix fois si cela permettait à sa petite-fille de vivre. Elle imposa cependant une condition:
- Le jour où on me conduira au cimetière, seul mon corps sera mis en terre. Mon âme restera auprès de la petite Keira aussi longtemps qu'elle aura besoin de mon soutien.
- C'est un marché raisonnable, je l'accepte, dit le dullahan.
Au matin, lorsque Morna se réveilla, l'enfant dormait paisiblement et la maison était silencieuse. Le coeur d'Ina avait cessé de battre durant son sommeil.


La folle rencontre de Flora et MaxMartin PAGE et Coline PIERRÉ, École des Loisirs

11 octobre

Chère Flora,
Je ne savais pas que les filles allaient en prison. Pour tout dire, je ne savais pas que les filles étaient violentes. D'une certaine manière, c'est une bonne chose, ainsi vous pouvez vous défendre, le monde est plus égalitaire. Bien sûr, l'idéal serait que la douceur soit la norme, mais j'ai peur qu'on n'en prenne pas le chemin.
Je regarderai les filles avec un autre oeil maintenant. Décidément, vous êtes surprenantes.
J'avais entendu parler de ton histoire l'an dernier au lycée, et, il y a quelques jours, en traînant sur Facebook, j'ai découvert que tu venais juste d'être incarcérée.
C'est drôle de penser qu'on était dans le même lycée. Je ne te connaissais pas, je ne me souviens même pas de t'avoir croisée.
J'ai vu ta photo de profil sur Facebook. Elle m'a frappé, d'abord parce qu'elle est floue et mal cadrée. Et puis tu as quelque chose d'aérien. Comme si tu avais quitté ton enveloppe charnelle.
Je n'ai pas d'amis, et il me semble que tu ne dois pas en avoir beaucoup non plus, alors aller vers toi est plus facile pour moi. Je suis pathétique, je sais, mais ça me rassure, je veux dire, tu ne vas pas me juger parce que je suis bizarre. Après tout, tu as presque tué quelqu'un: tu dois être très tolérante vis-à-vis des défauts des autres (excuse-moi d'être si direct).
Je ne sais pas si cette lettre arrivera jusqu'à toi. Parfois on jette des bouteilles à la mer. J'ai besoin de parler, et on ne peut parler qu'avec des gens qui nous ressemblent. Tu ne le sais pas, mais on a des points communs. Ce n'est pas une très bonne nouvelle: ce sont des histoires tristes qui nous rapprochent. Mais il faut bien commencer par quelque chose.

Je n'ai pas eu trop de mal à t'écrire, car ce que tu as fait et l'endroit où tu es semblent irréels. Aussi irréels que ma propre vie. J'ose te parler et t'adresser un signe parce que tout ça ressemble à de la fiction.
J'en aurais été incapable si tu avais été face à moi à la cafétéria du lycée. Heureusement que les crimes et les prisons existent (je plaisante).
Je me demande à quoi ressemble ton quotidien. 
J'espère que ce n'est pas trop dur.

Bon courage.
Max



12 octobre

Flora,
Je viens de me réveiller et je me rends compte que la lettre que je t'ai écrite et postée hier soir n'était pas appropriée. Je fais parfois des choses qui me dépassent. Je me laisse emporter par mes impulsions. Malheureusement je suis souvent comme ça. On ne se connaît pas, de quel droit est-ce que je m'adresse ainsi à toi ? Excuse-moi.

Bon courage pour la suite.
Max



15 octobre

Cher Max,
Je ne reçois que des lettres de mes parents depuis que je suis en prison, alors j'étais très heureuse de découvrir les tiennes. Je te préviens: elles ont été ouvertes avant que la surveillante ne me les apporte. Le droit à l'intimité n'existe pas ici, tout est contrôlé. Mais comme tu ne me proposais pas de m'aider à m'évader, on m'a remis tes courriers ce matin.
Ne t'inquiète pas. C'était une belle et étrange surprise pour moi. Tu as le droit de m'écrire en prison comme tu aurais eu le droit de me parler dans la cour du lycée. On devrait se permettre d'aller à la rencontre de ceux qu'on ne connaît pas.
Je ne savais qu'on avait parlé de moi sur Facebook (mais ça ne m'étonne pas). Je sais qu'il y a aussi eu des articles dans le journal. Mes parents ont veillé à me tenir à l'écart des commentaires et des commérages. Et je n'ai pas cherché à en savoir plus.
Depuis que j'ai été arrêtée, ils font comme s'il ne s'était rien passé. Ils se sont efforcés de paraître cool lors de leurs premières visites, mercredi et samedi, mais j'ai bien vu qu'ils étaient terrorisés. C'est le monde des délinquants, pas celui des petites filles sages.
J'aurais aimé qu'on parle de moi pour de meilleures raisons, par exemple pour avoir réglé le conflit au Moyen-Orient ou pour avoir sauvé deux mille chatons d'un laboratoire d'expérimentation animale. Que disaient les gens sur Facebook à mon propos ?
La prison est un univers étrange mais pas si différent du lycée. Les mêmes luttes de pouvoir et de domination s'y jouent constamment entre les détenus, et avec les surveillants. Mais ici au moins, les choses sont claires.
Il n'y a que deux autres filles avec moi dans la prison. Nous vivons dans une "unité" réservée aux filles, au sein de laquelle nous avons chacune une cellule. Nous partageons aussi une salle où nous mangeons et passons une partie de notre temps libre. Depuis une semaine que je suis ici, on ne s'est presque pas parlé. Je reste dans mon coin.
Pourquoi penses-tu que nous avons des points communs ?

Bon courage à toi aussi.
Flora

P.-S. Finalement, non, ne me dis pas ce qu'on raconte sur moi. Je n'ai pas envie de le savoir.
P.-P.-S. Je viens de réaliser que tu t'es excusé de m'envoyer une lettre en m'envoyant une nouvelle lettre. C'est drôle.




Ma mère, le crabe et moi, Anne PERCIN, Rouergue

Chutney et grosse mytho
Ma mère tient un blog.
Ça s’appelle « Lecture & confitures ». Tout un programme.
Son billet du jour, je vous le fais partager, il vaut le détour:
« Aujourd’hui, premier jour d’octobre (Trop fort ! ma mère sait lire un calendrier), bientôt nous entrerons dans la saison sombre, autrefois appelée Samain par les Celtes. (Mais où va-t-elle chercher tout ça ?) Regardez comme la nature est belle ! (Ici, incrustation d’un lecteur de musique pour diffuser une chanson de Jean Ferrat.) J'ai décidé de préparer du chutney de figues avec des pommes et des noix ramassées dans notre belle forêt (ici, photo d’un pot de confiture sur fond de feuilles mortes), qui se pare en ce moment de rouge, d’orange et de vert (super, ma mère n’est pas daltonienne). Admirez ses reflets mordorés ! (Au secours.) J’ai préparé des scones pour le goûter des loulous. (Ici, photo d’ovnis culinaires floutée façon Instagram.) Il ne reste plus qu’à attendre l’hiver avec un bon bouquin, n’est-ce pas ? (Là, photo de son fauteuil préféré avec un livre de mille pages sur l’accoudoir.) »
En dessous de ce message, vingt-cinq commentaires admiratifs. Ses super potes virtuels (en vrai, de parfaits inconnus) la félicitent. On la complimente sur le chutney, on l’envie (Quelle chance d’avoir une belle forêt comme ça près de chez toi !), on réclame à cor et à cri des nouvelles du bouquin (On attend ta critique sur le dernier Bolson Glupsermayer !). Et, pire que tout, on « nous » envie.
Nous, ceux qu’elle appelle ses loulous.
Autrement dit, les créatures imaginaires que ma mère a inventées pour peupler son désert affectif.

Parce que, voyez-vous, une erreur s'est glissée dans le blog de ma mère. Et même plusieurs erreurs. Limite, ça pourrait faire un jeu, genre Cherchez l'intrus. Allez, je suis sympa, je vous donne des indices pour démêler le vrai du faux.
OK, c'est l'automne pour de vrai. Je suis même d'accord pour dire que les feuilles sont rouges. Pour la mordorure, je vous laisse juges: ça dépend du degré de poésie que vous pouvez mettre dans la vie. OK, on habite près d'une forêt. Mais c'est un champ de tir militaire dont l'accès est interdit, alors pour batifoler dans les feuilles mortes avec son petit panier en osier tout en sifflotant, on peut rêver mieux. Si on traverse les barbelés malgré les panneaux à tête de mort, on trouvera plus de douilles de balles que de châtaignes, et si on ressort, ce sera avec l'aide de Dieu et quelques champignons irradiés.
C'est vrai aussi que le chutney de figues a brièvement existé... Mais il a fini sa misérable existence à la poubelle. Vu sa couleur, on a de bonnes raisons de croire qu'il était toxique. Les scones, c'est bien ma mère qui les a faits. Mais qui vous dit qu'ils étaient mangeables ? Sûrement pas "les loulous"  qui rentrent de l'école, vu que "les loulous", en gros, c'est moi. Et que moi, Tania, quatorze ans et demi, j'ai pas envie de mourir dans d'atroces souffrances. Ben ouais, quoi: je suis jeune, je suis belle et j'ai tant d'amour à donner ! Nan, je rigole.
Bref, ma mère est mytho. Gentiment mytho. Elle embellit sa vie, quoi. J'ai pas dit qu'elle avait pas le droit, attention ! Je trouve ça juste un peu pathétique, parfois.




Quelqu'un qu'on aime, Séverine VIDAL, Éditions Sarbacane

Dixie

Dans les jours qui ont suivi la naissance d'Amber, Dixie était sûre de s'en sortir toute seule. D'y arriver. Elle se doutait bien que rien ne serait facile - faudrait être naïve, quand on a dix-huit ans et un bébé dans le ventre, pour penser que la vie va s'écouler tranquille, sans accroc ni moments de solitude inouïe.

En rentrant de la clinique, elle a simplement ajouté sur la boîte aux lettres le prénom de sa fille, juste là, près du sien.
Amber et Dixie Pearl-Robinson.
Au feutre indélébile rouge.

Elle a parfois le sourire aux lèvres, des jours entiers, à observer Amber. Et puis, un truc la rattrape et la cloue au sol, tétanisée; une réflexion de ses parents ou de sa soeur tellement persuadée qu'elle a fait la connerie de sa vie en gardant le bébé, un appel du banquier, la copine baby-sitter qui fait faux bond à dix minutes du début du cours... ou même un E en sciences, comme la semaine dernière. Voilà, un truc dans ce genre la rattrape et alors elle est capable de se tordre de douleur des nuits entières, à bouffer son oreiller miteux, à se demander comment tout ça va finir.
Dixie, sept jours sur sept, a peur.
Et depuis qu'elle a appelé Matt, Dixie en tremble.
Dixie, depuis qu'elle sait qu'ils se retrouvent Chez Irene, à 20 heures, ronge le rouge vif de ses ongles - et garde un peu sur sa langue le vernis qui s'accroche.
Elle lui a d'abord laissé un message, comme si rien ne s'était passé.
"Matt, salut c'est Dixie... tu sais ? À l'occase, rappelle-moi si t'es toujours dans le coin. Bye!"
Et elle a raccroché. Merde, elle aurait bien jeté le téléphone sur le mur, s'il ne lui avait pas coûté 345 dollars ! Elle s'est sentie ridicule; "bête à bouffer du foin", aurait dit sa mère. Elle s'est répété les mots laissés sur le répondeur de Matt.
"Tu sais ?"
Et puis quoi encore ? Il manquerait plus que ça, que ce petit cow-boy de pacotille ne se souvienne pas d'elle dans la minute ! Qu'il ait oublié ses fossettes, son port de reine, ses cheveux fins, blonds, ondulés, la chouette courbe de ses fesses, et ses yeux de biche, et son humour à tomber et ses petits seins pointus - sans parler de ses célèbres crises de jalousie, de la beigne qu'elle lui a collée la dernière fois qu'ils se sont vus, et des éternels reproches, et de l'aigreur, et de la fin de leur amour...
et bien sûr, de la misérable lettre de menaces qu'elle lui avait écrite.
"Rappelle-moi si t'es dans le coin."
Elle en rigolerait, si ça n'était pas sinistre à crever.
En fin d'après-midi, Dixie a laissé Amber chez son amie Greta, pour avoir le temps de se préparer.
Après avoir passé deux heures à se changer, Dixie a finalement opté pour l'ensemble jean, T-shirt et pull de base. Elle a décidé d'arriver un peu en retard. Parce que ça fait classe. Ça fait la fille qui s'en tape, au fond. La fille au-dessus de tout, surtout des Texans en carton qui ne portent même pas de chapeau de cow-boy.
Elle s'est garée devant chez Irene et a attendu dans sa voiture.
Puis elle a redémarré, fait demi-tour. Elle est repassée chercher Amber chez Greta, qui était en train de lui donner son bain. Dixie a séché sa fille en vitesse, pendant que Greta préparait les affaires de la petite.
- Mais, Dixie, qu'est-ce que tu fous !? J'étais censée la garder jusqu'à ce soir !
- Je sais. Je suis désolée...
- Tu es tout le temps désolée. Et puis tu changes d'avis, tu fais le contraire de ce qu'on avait dit, tu débarques, tu reprends Amber... t'es chiante. Super chiante !
Dixie accuse le coup. Elle connaît Greta depuis onze ans. Ensemble, elles ont fait des milliers de soirées pyjama, elles ont partagé chaque jour le chemin jusqu'à l'école dans le grand bus jaune, elles ont échangé des cigarettes, des garçons - et même une fille lors d'une soirée mémorable-, elles ont assisté, collées l'une à l'autre, aux mêmes concerts, aux mêmes remises de diplôme, elles sont parties en vacances cinq fois ensemble. Greta est la seule personne au monde avec laquelle Dixie peut dormir dans le même lit, parler avant le thé du matin ou se repasser un chewing-gum mâché. Et Dixie prend toujours en compte ce que lui dit Greta; parfois avec un léger décalage dans le temps, mais toujours.






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